Trois éléments de réflexion du célèbre philosophe Jean-Paul Sartre, extraits de son ouvrage L’existentialisme est un humanisme. Si, bien sûr, Sartre n’a jamais prétendu être écologiste ou
décroissant (à ma connaissance), certains aspects de sa réflexion méritent toute notre attention. Il s’agit pour lui, à travers une présentation de l'existentialisme, de « fonder » l’action et la responsabilité de l’humain – sans Dieu ni nature humaine. Questions d'autant
plus prégnantes que la conférence a lieu au sortir de la guerre, le 29 octobre 1945.
Ce qui va nous intéresser ici, c'est de penser les thèses de Sartre au regard de l'empreinte écologique. Ainsi, Sartre nous permet d'éclairer la responsabilité
de chacun, dans la mesure où nos comportements représentent une menace pour nous-mêmes, pour les autres et pour les générations futures.
[…] « Qu’est-ce que signifie ici que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde, et qu’il se
définit après. L’homme, tel que le conçoit l’existentialiste, s’il n’est pas définissable, c’est qu’il n’est d’abord rien. Il ne sera qu’ensuite, et il sera tel qu’il se sera fait. Ainsi, il n’y
a pas de nature humaine, puisqu’il n’y a pas de Dieu pour la concevoir. L’homme est non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il
se veut après cet élan vers l’existence, l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Tel est le premier principe de l’existentialisme ». (p.29-30)*
Ce premier élément de réflexion est fondamental, dans la mesure où il cherche à faire peser tout le poids des actions individuelles sur les individus eux-mêmes. Nul
excuse ici (la société, les autres, ma nature, j'en fait déjà assez...). L'homme se définit par ce qu'il fait. S'il accompli des actes qui mettent en péril le devenir de la planète, l'individu ne
doit pas se cacher derrière des excuses. Ces actes et comportements polluants, arrogants, inconscients sont à mettre à son actif d'être humain. Ils constituent son essence d'individu. Ici, pas de
« oui mais... »
[…] « Mais si vraiment l’existence précède l’essence, l’homme est responsable de ce qu’il est. Ainsi, la première démarche de l’existentialisme est de mettre
tout homme en possession de ce qu’il est et de faire reposer sur lui la responsabilité totale de son existence. […] Il n’est pas un de nos actes qui, en créant l’homme que nous voulons être, ne
créé en même temps une image de l’homme tels que nous estimons qu’il doit être. Choisir d’être ceci ou cela, c’est affirmer la valeur de ce que nous choisissons, car nous ne pouvons jamais
choisir le mal ; ce que nous choisissons, c’est toujours le bien, et rien ne peut-être bon pour nous sans l’être pour tous ». (p.31-32)*
Tout en faisant reposer le poids de nos actes sur nous mêmes, ce second élément implique une universalisation. Pour Sartre, chacun de nos actes implique la totalité
de l'humanité, dans la mesure où personne n'est mauvais, mais agit de tel manière qu'il considère ses actes comme souhaitable. C'est là tout le vice de nos sociétés occidentales : considérer
notre modèle comme souhaitable, sans mesurer les retomber écologiques (pour ne parler que d'elles) ; et sans mesurer que ce modèle n'est pas universalisable.
[…] « L’existentialisme déclare volontiers que l’homme est angoisse. Cela signifie ceci : l’homme qui s’engage et qui se rend compte qu’il est non seulement
celui qu’il choisit d’être, mais encore un législateur choisissant en même temps que soit l’humanité entière, ne saurait échapper au sentiment de sa totale et profonde responsabilité. Certes,
beaucoup de gens ne sont pas anxieux ; mais nous prétendons qu’ils se masquent leur angoisse, qu’ils la fuient ; certainement, beaucoup de gens croient en agissant n’engager qu’eux-mêmes, et
lorsqu’on leur dit : mais si tout le monde faisait comme ça ? ils haussent les épaules et répondent : tout le monde ne fait pas comme ça. Mais en vérité, on doit toujours se demander :
qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? et on échappe à cette pensée inquiétante que par une sorte de mauvaise foi ». (p.33-34)*
Enfin, ce dernier élément pourrait servir pour nos actes quotidiens : « qu’arriverait-il si tout le monde en faisait autant ? » Faut-il rappeler qu' il faudrait deux planètes supplémentaire à l'Europe pour que son mode de vie soit viable ! Quid des
Avions, quid de la bagnole, quid de la bouffe, quid de l'énergie ! Ce texte de Sartre permet donc une réflexion fertile sur l'empreinte écologique. Tout l'enjeu consiste à éradiquer l'hédonisme ambiant et bien pensant qui,
certes, ne choisit pas le mal pour le mal, mais qui se trouve aux antipodes de la responsabilité.
* L'existentialisme est un humanisme, Jean-Paul Sartre, Gallimard, Paris, 1996.